Fan de... Comment intégrer les passionnés dans la recherche sur la culture ? (11/05/09)



Régulièrement stigmatisés (dans le monde social et, dans une moindre mesure, dans la recherche académique) comme étant des « naïfs » ou des « dévots » culturels, les « fans » sont aujourd'hui étudiés bien plus sérieusement par les sociologues. Suite à ses travaux de Master 1 et Master 2 (respectivement sur un Club de joueurs de « Question pour un champion! » et sur les fanfictions de Harry Potter en ligne) et ses actuelles réflexion en thèse, Sébastien François a abordé durant cette séance différentes manières de penser la position du « fan » en sociologie de la culture et a souligné les questions que le sociologue de se poser avant de travailler avec (ou sur) « les fans ».


Objectif


Travailler sur un population définie par des caractéristiques objectives ou facilement objectivables (une tranche d'âge précise, une zone géographique, un type d'habitat, la consommation d'un type de bien précis...) ne pose pas les mêmes problèmes méthodologiques que de travailler avec une population établies à partir d'une construction (que celle-ci soit faite par le sociologue ou d'autres acteurs du monde social). Les « fans » font clairement partie de cette seconde catégorie.
Aussi il convient de se poser deux questions centrales pour tout sociologue qui veut travailler sur les « fans » : Tout d'abord, comment peut on définir les « fans » ? Faut-il même construire une catégorie pour travailler sur ce public ? Ces derniers sont-ils un objet de recherche ou un sujet de recherche ? Ensuite, quelles sont les interactions fan-chercheur à prendre en compte pendant l'enquête de terrain et l'analyse de ses données ? En quoi travailler avec cette population particulière oblige à certaines adaptation méthodologique pour le sociologue de la culture ?
Plus largement les questionnements exposés ici par Sébastien François sur les fans peuvent être appliquées à tous les publics de la culture qui ne peuvent être définis objectivement et dont on suppose un rapport particulier à certaines formes culturelles.


La difficulté pour le sociologue de définir les "fans"



  • La prise en compte des fans dans la sociologie de la culture

On doit les premières tentatives de définition des « fans » aux fan studies (à partir des années 80, dans le sillage des cultural studies et donc plutôt du côté de la sociologie anglo-saxonne que française). En 1992, Henry Jenkins (avec Textual Poachers) fait passer les fans au centre de l'analyse sociologique. En donnant un sens positif à ce que font les fans, il retourne le stigmate habituel (et alors presque aussi dominant dans le monde social que pour les sociologues). Cette période marque également l'apparition des premiers outils théoriques adaptés pour étudier les « fans ».
Dans les années 90, on parle ainsi de « Fandom » (en rapport au « Kingdom ») pour évoquer un produit culturel (une série télévisée, par exemple) et ses fans. Les travaux (collectifs notamment) abordent des phénomènes plus généraux (travail sur l'identité, autodéfinition, mobilisation collective...) qui ancrent plus profondément l'étude des fans dans la tradition sociologique.


  • Comment peut on estimer avoir affaire à un "fan" ?

L'approche d'Henry Jenkins pour définir les fans n'est pas la seule et l'O.T.W.C. (Organisation for Transformative Works and Culture) aux Etats Unis refuse ainsi de définir arbitrairement qui peut être considéré comme « fan » et évacue ainsi le problème de la catégorisation : est fan celui qui se sent l'être.
Aujourd'hui, travailler sur les fans revient souvent à se demander si on peut considérer ce public comme une petite minorité ou comme une véritable sous-culture. Des recherches plus récentes ont également dépassé l'idée que l'attitude du « fan » n'est possible qu'avec des biens culturels populaires et particulièrement illégitimes. Les possibilités de travail sur « les fans » sont donc grandes et variées et il peut s'avérer encore plus difficile de définir précisément à partir de quel moment on peut prétendre travailler sur ce public.
Sébastien François propose donc un double-critère sur lequel le sociologue peut s'appuyer : on peut estimer avoir affaire à des fans quand le métadiscours dépasse les activités quotidiennes, qu'il y a conscience de son attachement et surtout quand on peut noter une activité productive autour de cet attachement. Du point de vue de ce que le sociologue doit donc observer et analyser, il va donc falloir donner une importance particulière aux pratiques. Si c'est bien une étude de réception qu'il faut mener, c'est avant tout de la réception en actes dont il s'agit. Il faudra également se poser constamment la question de la sociabilité : y'a t'il une collaboration pour créer ? Comment consommer un bien culturel à plusieurs ? etc. On pourrait rajouter qu'il faut aujourd'hui tenir compte de l'apport d'Internet sur ces questions en se demandant comment on peut observer ces pratiques en ligne et en quoi les communautés virtuelles s'apparentent aux communautés « physiques ».
Plus largement, pour conclure sur ces questions de la construction de la catégorie « fan », Sébastien François rappelle que le sociologue qui fait sa recherche doit bien se demander si il est pertinent d'utiliser cette catégorie, en observant attentivement quelles sont les pratiques qui peuvent ou non justifier cette utilisation.
A la suite de ces remarques, Sébastien François remarque que bien souvent, les « fans » sont au moins autant des personnes qui interviennent dans la recherche qu'un objet de recherche.

Prendre en compte les interactions entre les fans et le chercheur



  • aca-fans et neutralité axiologique

La position du chercheur qui travaille sur les fans d'un bien culturel précis (un artiste musical, une série TV, un acteur...) est souvent ambiguë : est il fan lui même du bien culturel en question ? Où termine l'acteur et où commence le chercheur ? Henry Jenkins, qui se décrit lui même comme un « fan » utilise le terme « d'aca-fan » pour parler de ces chercheurs eux-même fans. Derrière ce problème, on retrouve la question épistémologique de la neutralité axiologique, transversale à toute enquête en sciences sociales. Pour Sébastien François, qui remarque lui même qu'il est fréquent de trouver des aca fan dans les fan studies (lui même indiquant qu'il était un fan de Question Pour Un Champion au moment où il a étudié un club de joueurs fans de l'émission télévisée), l'important est d'être conscient ses attachements et non pas de ne « pas être attaché » , de se percevoir comme chercheur désincarné ou virtuel . Le leitmotiv méthodologique est donc qu' « il est essentiel d'expliciter ses implicites personnels ».
  • La double herméneutique fans/chercheurs
Le sociologue de la culture n'est souvent ni ignorant ni naïf sur les produits culturels (et leurs amateurs ou leurs détracteurs) qu'il étudie, et en partant de cet état de fait pratiquement implacable, il convient plutôt de tirer parti de cette position pour dégager un maximum d'information et de sens sur le terrain. L'acafan peut ainsi présenter une connaissance qui serait la croissance de l'expertise du fan (connaissance des structures officielles (fan clubs, sites, forums...) ou officieuses, compréhension du sens des positionnement culturels des fans, méta-discours sur les pratiques, etc.) et de celle du chercheur (notamment dans l'analyse des éléments que sa connaissance de fan lui permet de voir et de comprendre comme ayant une certaine importance – cf. les exemples 2, 3 et 4 de l'exemplier). Sébastien François raconte ainsi son expérience lors de d'un événement autour de Harry Potter : 5 jours de conférences où se côtoient universitaires (plus ou moins aca-fans) et fans, chacun pouvant apporter un certain niveau d'expertise sur le sujet (Harry Potter).
Il est d'ailleurs intéressant d'observer plus précisément cette véritable double herméneutique (Giddens, 1987) : A l'autre bout de la chaîne, les fans se nourrissent également du travail du sociologue sur leurs « communautés ». Les travaux de Jenkins sont ainsi utilisés par les fans eux même pour définir les autres (ou se définir soi-même) dans telle ou telle catégorie de fan construite par le sociologue. Les travaux du chercheur viennent après coup « travailler » le groupe, définir ou affermir des frontières, apportent un vocabulaire qui peut être réutilisé dans des revendications identitaires. Comment ne peut voir également que dans un environnement social le plus souvent perçu comme (au mieux) dubtitatif ou (au pire) hostile sur leurs pratiques, les fans profitent de la légitimation apportée par les travaux académiques pour proposer une image d'eux elle même plus « légitime » aux yeux des non-fans. Sans doute également plus légitime à leur propre yeux...


  • Situations d'enquête, situations d'interactions.

L'interaction entre chercheur et fan existe aussi plus concrètement au moment où le chercheur cherche à observer ou à s'entretenir avec des fans, d'autant plus quand ceux-ci se trouvent réunis (conventions, clubs, concerts, etc.) et donc forment durant un temps et un espace donné une sorte d'instance de légitimation autonome, forte de ses propres jugements et établissant sa propre hiérarchisation. Sébastien François prend un exemple de sa propre expérience de terrain en M1 (cf exemplier). Sur une telle scène sociale, le chercheur n'a pas forcément de légitimité et l'exemple de Sébastien montre bien que l'ouverture au sociologue et la « coopération » des fans à l'enquête ne peut parfois se faire qu'au moment ou l'académicien montre ses « compétences » de fan et indique ainsi qu'il est des "leur". On retrouve dans l'expérience de Sébastien François plusieurs traits communs aux situations d'enquêtes décrites par Philippe Le Guern (durant une convention des fans de la série Le Prisonnier ou durant l'évènement de l'Eurovision) : des situations de possible mépris des fans, ou au contraire d'un accueil « trop » positif de fans qui attendent du chercheur la légitimation et la visibilisation de leurs pratiques. Les deux sociologues notent aussi les nombreuses situations d'entretien ou d'observation durant lesquelles les fans tentent de minimiser leur attachement en le relativisant : il y a toujours quelqu'un de plus fan que soi, quelqu'un de "trop" fan. En adoptant le point de vue de la sociologie d'Erving Goffman, On voit bien là l'effet que produit le sociologue dans l'interaction : là où de nombreuses petites filles se présentent à Hélène comme étant ses "plus grandes fans" et souffrent de la difficile compétition pour être numéro 1 (Voir l'étude de Dominique Pasquier sur la réception d'Hélène et les Garçons), les fans qui s'adressent au sociologue (et non pas à l'artiste dont ils sont fans ou à d'autres fans) ont conscience qu'une présentation de soi trop radicale sur certaines scènes sociales peut faire vite passer le "fan" au rang (particulièrement décrié) de "fanatique". Il convient alors de modérer son implication face au sociologue en insistant sur le fait qu'au contraire de certains fanatiques, les fans savent garder une certaine distance par rapport à l'objet de leur adoration.
Dans une situation de recherche française naissante sur les fans, aussi bien Sébastien François que Philippe Le Guern montrent donc que travailler avec ou sur les fans ne pose pas seulement le problème de la définition d'une catégorie mais également celui de l'accès à un terrain particulier dans la sociologie de la culture. Le chercheur doit y être préparé et savoir comment détourner le mur méthodologique qui peut le séparer de la parole des acteurs.


Documents


- Exemplier (extraits de présentation d'auteur de fanfictions et extrait d'observation de terrain)


Références


- Jenkins H.(1992), Textual Poachers: Television Fans & Participatory Culture. Studies in culture and communication. New York: Routledge.
- Le Guern P. (2002), « En être ou pas : le fan-club français de la série Le Prisonnier » La Culture médiatique. Oeuvres cultes et culture fan. Presses Universitaires de Rennes, coll. " Le Sens Social "
- Le Guern P. (2007), « Aimer l’Eurovision, une faute de goût ? Une approche sociologique du fan-club français de l’Eurovision ». In Réseaux, vol. 25, n° 141-142
- Giddens A. (1987), Social Theory and Modern Sociology, Cambridge, Polity Press.
- Pasquier D. (1999), La Culture des sentiments. L'expérience Télévisuelle des adolescents. MSH


Liens externes


- Le site de l'O.T.W.C.http://transformativeworks.org/.
- Les réflexions de Kristina Busse, une autre spécialiste américaine des fans sur le blog : Fandom Resarch.

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